« ça déchire ta langue et ça te sauve »

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TROUÉE, éditions LansKine, février 2022

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©Maud Thiria, photographie de Véronique Lanycia

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Texte intime relatant l’expérience vécue d’une forme de maltraitance du corps féminin, Trouée tente de dépasser dans le même temps, qui est un temps infini et indéfini, cette intimité pour en faire une expérience au visage de toutes. Trouée de son moi pour un « tu » d’une humanité sans limites faisant corps face à une violence sans limites. Trouée vers une image d’envol pour respirer dans une dernière vision quand le cou étranglé ne sent qu’un filet d’air. Trouée que seul rend possible le langage poétique, ses rythmes, ses traces et ses signes, pour formuler cet indicible, dans un chant coupé, sur le papier couché comme un corps sur le plancher.

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Très belle note de lecture d’Aurélie Foglia sur Sitaudis

Tentative d’étranglement d’une femme

            Qu’écrire, quand l’autre qu’on aimait, dont on se croyait aimée, est devenu votre bourreau ? Qu’écrire quand il n’y a pas de mots ? « Quel mot dire ?/ ta bouche sèche de tout / le vide ne répond plus / de ses mots ». Mot-dire/maudire ne suffit pas. Tout à la fois resserré et troué, répondant à une forme d’urgence et de nécessité, ce livre de poésie, Trouée, tend à reconstituer une scène d’une violence extrême, tourne autour de ce climax, le décrit et le creuse sur le mode de l’horreur brute. Maud Thiria ne peut pas faire autrement que d’en passer par là, puisque personne ne peut faire que ça n’ait pas eu lieu.

            Le livre se dé/compose en quatre « coupes » (« en miettes », « vers quel mot tendre », « juste trou », « sans visage »). La violence a coupé cette femme d’elle-même, l’a mutilée de sa voix et hante la mémoire de son corps. L’écriture procède par flashs, images « à la hache », qui traduisent le retour du trauma, sa façon de tourner autour d’un trou noir en essayant d’empêcher que l’être y soit définitivement englouti. La poète parle depuis ce vide central.

            Les femmes ont coutume de se taire. La société leur a appris à avoir honte des violences qu’elles subissent, à l’écart de la loi, comme si elles en étaient en partie responsables. Ce sont de ces événements qu’on cache, de ces blessures qui rongent sous la peau : on ne devrait pas. La poésie refuse d’oublier. Il faut du courage, de la force. Trouée est un travail mûri qui est allé au-delà de ses silences, qui s’est fait violence à sa façon pour rendre la violence, qui l’entoure de blancs, qui en est cerné. Il lui en coûte, et pourtant il le faut. Le silence serait encore du côté de l’oppression, de l’étranglement, il en poursuivrait le geste.

            On parle beaucoup de violences conjugales. On dirait une épidémie, une mode, les médias relaient. Certains vous disent même qu’ils en ont marre, de ce genre de révélations, qu’il vaudrait mieux étouffer les scandales et qu’on devrait garder pour soi ce qui relève de la sphère privée. Je pense le contraire : il était grand temps que le cri sorte, enfin. Dans ce cas résister, c’est se retenir à des riens, aux pauvres mots troués du langage. La voix qui parle dans le poème n’est pas tant chargée de réparer que de ramasser, de rassembler son propre corps après avoir subi l’innommable. « Brisée mais entière / tu tiens le monde en miettes ».

            Car le geste est celui de l’agression sur un corps tombé. La femme gisant au sol n’a plus dans sa gorge que ce trou resserré qui la relie encore, de moins en moins, à l’air et à la vie. Dans ce passage à l’acte, la violence est à son comble. Il y a ses doigts à lui sur sa gorge à elle. C’est une histoire de couple, mais un couple sans dialogue, sans rien. Si la main de l’homme enserre la femme, ce n’est pas pour l’enlacer, c’est pour l’étrangler. La victime s’affaisse sur elle-même, ne lutte même plus, « dans l’évidence des coups », « dans la certitude de la fin » : inutile. L’autre a le dessus, il a la force pour lui, et tout est dit, « du sol où suppliciée / tu t’ancres aux plis des draps ». Elle perçoit le plancher dur sous elle, la vitre sale, quand les dernières sensations se trouvent démesurément grossies et avivées. « Tétanisée », « yeux vitreux », « corps raidi », « bouche ouverte », elle « fait la morte », comme un animal. À travers cette épure, une scène originelle se donne à lire. Les deux protagonistes sont seulement suggérés, hors de leurs particularités physiques ou psychologiques, de même qu’il n’y a pas de mobiles pour que cet homme puisse en venir au bord du crime.

            On dit que c’est triste, que c’est malheureusement assez courant, qu’il faut réagir, interdire, mais ça ne suffit pas : il nous faut des témoignages forts, qui disent ce que ça fait à un corps de femme, être, avoir été molesté à mort. Par-delà le pathos, par-delà le drame personnel qu’on devine dans « le métal cuisant des souvenirs / en brèche », par-delà l’indignation morale ou le désir de vengeance, la poète avec le temps a incorporé sa propre mise à mort pour la reconfigurer en œuvre littéraire, désencombrée des noms, des lieux, des dates, des détails.

            Je voudrais souligner ici le choix énonciatif de Maud Thiria, l’adresse en « tu », qui est à la fois une parole vers cette victime qu’elle a été, et une parole destinée à qui voudra s’y reconnaître, et y entrer par l’incitation des poèmes. « Tu tête sans visage / au visage de tous », « tu multipliée / échos de sans visages ». N’étant personne, cette bouche ou « boule noire suspendue sur du vide » qui parle est qui veut. « Tu es », déclinent les poèmes de la dernière section, comme s’il fallait redonner forme et unité à cette femme pulvérisée.

            L’expérience singulière devient parole tendue et donnée à toutes. Ce dialogue noué par le livre nous requiert profondément, vient nous chercher pour nous rappeler à nous-mêmes et nous faire vivre, depuis nos fauteuils, nos existences tranquilles ou meurtries, un acte inacceptable. Ces textes gorgés de douleur physique sont autant de coups qu’on prend. La poésie y procède à l’effacement du fait divers sordide, la tentative d’étranglement, pour en faire plus largement un récit intemporel, actuel mais aussi désancré du moment, destiné à représenter l’atteinte au corps féminin, tant dans ses fonctions vitales que dans ses pouvoirs de création.

            Car la tentative d’étouffement d’une femme, c’est aussi, ne nous y trompons pas, la tentative d’étranglement de sa voix. Le poème ne peut plus s’écouler qu’avec peine, avec ses sursauts entrecoupés : « en toi / cette langue morte ». La main qui empêche le souffle comprime aussi le cri de l’écriture : « étouffant / ton souffle / haché saccadé / tu abattue à la hache ». « Toi », la « trouée », tu es la « pas / encore / morte », la « mutique mutilée » : celle qui cherche « dans la cage imprimée de ses doigts », à « devenir trou / pour respirer » ne le peut vraiment que par l’écriture. En elle la femme se redresse, rendue à sa capacité de parole.

            À travers le rappel d’un vécu insoutenable, Maud Thiria met en scène cette voix empêchée, étranglée, qui fut celle des femmes à travers les siècles, tombées sous le coup d’une fatalité sociale, sexuelle, qui se montra presque toujours mauvaise, voire meurtrière pour elles. Les éditions Lanskine ont su accueillir cette voix, parmi des voix féminines qui portent, dans le champ contemporain. La poésie offre ici un mode de récit qui remue un drame intime mais aussi partageable, et partagé par de nombreuses femmes tues, muettes, à qui un jour on a définitivement coupé la parole. L’oiseau en couverture revient comme celui qui sait crier, qui sait restaurer l’intensité libre du cri : « et tu serais / leurs cris / ne serais plus / que bec perçant / le silence / trouée dans l’air ».

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PRIX INTERNATIONAL DE POÉSIE FRANCOPHONE YVAN GOLL 2021

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« Et le poème de Maud Thiria, par sa forme et ses motifs récurrents, dit bien cette obstination à bâtir solidement, coûte que coûte, au prix d’efforts constants. Blockhaus est un travail de longue haleine, une forme de résilience hautement active : « et ça te reste au fond de la gorge/comme un tuyau te permettant de respirer/blockhaus cette longue respiration en toi ». Prise d’air profonde, souffle premier, élan vital – tout ce qui, de manière irremplaçable, dessine une identité unique : « ton trésor de guerre ».
Blockhaus ne résonne pas seulement longtemps à l’oreille. Si les poèmes de Maud Thiria forment un vaste et efficace dispositif acoustique, les encres de Jérôme Vinçon, en regard, donnent à palper de l’œil l’épaisseur, la densité des images mentales suscitées. Par la force du geste, il figure un paysage intérieur lourd et mouvementé à la fois, mobile, plastique, résolument au travail. »

Florence Saint-Roch, extrait de Abriter le bloc d’os, Terre à ciel, avril 2021

« En redessinant les contours du blockhaus dans une suite de strophes et d’échos, le livre, dans un renversement ultime, devient maison. Objet de peur, lieu d’envol, poli au fil du temps dans la mémoire et le cœur du poète, le blockhaus finit par être lui-même renouvelé dans le corps de sa langue. »

Aude Pivin, extrait de Souvenir du lieu qui sauve, remue.net, janvier 2021

« Un mot unique peut-il contenir à lui tout seul un univers d’écriture ? Peut-il à lui seul contenir un être tout entier et son langage ? À lire Blockhaus, le dernier recueil de Maud Thiria, il semble bien que oui. Toute une enfance se trouve en effet ici rassemblée, dans ces deux syllabes qui font bloc pour n’en former qu’un : Block/Haus//Blockhaus. Deux syllabes qui témoignent d’une terre dévastée, une « terre lorraine » meurtrie par un passé sanglant. Deux syllabes pour un mot unique, fiché en pleine mémoire d’enfance de la poète. Ainsi que dans sa chair d’adulte, Blockhaus, bloqué là, muscles et os formant rempart aux émotions et à la vie. Un bloc qui s’immisce en « cheval de troie ». Et qui cible au plus intime. Jusqu’à ne plus faire qu’un seul corps avec la poète. »

Angèle Paoli, extrait de La forge nourricière de Maud Thiria,Terres de femmes, octobre 2020

« Corps de bataille et de gouverne comme reconquête, dernière guerre livrée dans l’arbre en signature à la maladie de vivre, don intergénérationnel du portage au partage du muscle et de l’os légué au poème comme « trésor de guerre » d’une haute inspiration embrasant depuis la fin le début, ce livre étincelant le dit, à lire en intraveineuse et placer sous la langue de ceux qui en des formes closes impénétrables sur leur lit de mort d’un blockhaus nous précèdent arrivés vivants dans la lumière. »

Carole Darricarrère, extrait de Postface à la maison des morts, Sitaudis, septembre 2020

« On le voit, le parti pris par le livre de Maud Thiria, a quelque chose de profond et d’ambitieux. Touchant à ce qui, dans le temps long des choses, nous construit. Ce que vient d’ailleurs souligner la belle page de remerciements qui commence par évoquer ses « ancêtres lorrains, les enfermés en forteresse, les peintres verriers dont [elle dit suivre] la lignée d’ombre et de lumière ». »

Georges Guillain, extrait de Devenir blockhaus, Les Découvreurs, septembre 2020
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