nouveautés

La création contemporaine primée  :
Véronique Sels, lauréate de la bourse Sarane Alexandrian pour Stéphane Mandelbaum, vies réelles et fictives
et Maud Thiria, lauréate de la bourse de Poésie Gina Chenouard pour Falaise au ventre

La Société des Gens Lettres encourage la création contemporaine en décernant chaque année des bourses d’écriture. Grâce aux legs de Sarane Alexandrian et de Gina Chenouard, elle soutient respectivement des projets d’écriture d’avant-garde littéraire et de poésie.

Ces deux bourses dotées sont remises par deux jurys composés d’auteurs, d’éditeurs et d’étudiants en création littéraire. Elles viennent accompagner des projets d’écriture.

Véronique Sels
Bourse Sarane Alexandrian
Stéphane Mandelbaum, vies réelles et fictives
Née à Bruxelles, sa première passion a été la danse qu’elle a pratiquée à Bruxelles, Paris, Liverpool, New York, Pointe-à-Pitre, Rio. Diplômée de l’Institut Rythmique Émile Jaques-Dalcroze, elle a voyagé et enseigné la danse moderne, contemporaine. Ses nombreux voyages et son intérêt pour la création l’ont conduite sur les chemins de l’écriture.
Elle a publié 4 romans : La Tentation du pont, Genèse Éditions, 2011 ; Bienvenue en Norlande, Genèse Éditions, 2012 ; Voyage de noces avec ma mère, Calmann-Lévy, 2015 ; La Ballerine aux gros seins, Arthaud/Flammarion, 2018.

Maud Thiria
Bourse de Poésie Gina Chenouard
Falaise au ventre
Née à Paris, et après des études de Lettres modernes, elle part vivre à San Francisco. À son retour, elle devient lectrice pour les Éditions Mercure de France avant de rejoindre le service fiction d’Arte et le service éditorial du Centre Pompidou. Elle enseigne actuellement le français auprès de migrants et de réfugiés politiques, anime des ateliers d’écriture auprès de différents publics.
Elle publie ses poèmes dans des revues (Le Nouveau Recueil, Recours au poème, Diérèse, Thauma, A verse, N47, PLS), et en 2017, son premier recueil de poésie Mesure au vide aux éditions Æncrages & Co. Un deuxième recueil de poèmes, Blockhaus, doit paraître chez le même éditeur début 2020. Elle fait des lectures publiques de ses textes dans des galeries et des lieux culturels où elle expose aussi ses « traces », encre, craie et aquarelle sur papier, en écho avec son écriture.

©site de la SGDL

_____________________________________________________

Lecture de Ce qui me prolonge, texte en réponse au recueil de poésie de Cécile Roy Chair paysages aux éditions Unicité, le samedi 29 juin 2019, lors de l’exposition « Chair paysages » à La Générale à Paris (avec Michel Collot et Cécile Roy)

BanderoleFB2

65908972_720349201729547_1805596760815435776_n

65951695_720349121729555_6492370236484878336_n

Extraits de Ce qui me prolonge



65851990_719851511779316_4145693109172305920_n

66413997_719851565112644_421969588960362496_n

© Maud Thiria, 2019

_____________________________________________________

Très belle page poésie sur le site de Terre à ciel avec des extraits de Nous contre et un entretien avec Clara Regy



Capture d’écran (1)

https://www.terreaciel.net/Maud-Thiria#.XSI17I9S_IU

Extraits de Nous contre



nos langues de terre et de grotte
nos soupirs dévoilés
par les trous de lumière
sur le chemin
en langue de terre
la mer
nous prend
entre deux eaux
– prends-moi –
contre le jour qui n’en finit pas de sa nuit

~

nous contre
corps à corps
dans la nuit éperdus
glissant contre sa peau
à en sentir le grain
sable caillou argile silence
battant son plein
des nuées d’ailes
aux fourmillements du monde
à en gouter le jus
des herbes qui tremblent au vent
et chantent encore
nos pas
lentement
s’effaçant

~

avant nos os
en tas blanchis
contre le temps
et le sable à nos pieds
les mains contre le vide
nous écrire
en creux des roches épuisées
– viens sur moi glisse là au creux –
nous deux à rester contre

~

rester tout contre toi
dans les plis de ta peau
des murmures de tes cils
au langage du monde
nous contre la blessure
d’une terre qui disparaît
nous contre elle qui la cherche
la retient la libère
nous contre elle sur sa peau
à parcourir encore
à lécher de nos pas
nous contre elle sur sa peau

©Maud Thiria

_____________________________________________________

Entretien avec Clara Regy

 

Tout d’abord, comment es-tu « entrée en poésie » ?

Je suis entrée en poésie comme on entre en amour, initiée par mon père qui a découvert la poésie vers 30 ans et m’a choisie parmi ses trois filles pour partager cette passion naissante. J’ai découvert et lu Rimbaud à dix ans : on n’en sort pas indemne ! Mais en même temps ces failles ont fait surgir peu à peu ma propre lumière intérieure. Dans Mesure au vide, je parle de « la page comme seule demeure ». Cela a été le cas dans mon enfance, les mots étaient ma grotte, mon repli de parole possible. C’est toujours le cas : je pense le monde en mots, j’habite le monde en poète, du mieux que je peux car c’est mon seul espace.

Ecris-tu depuis longtemps ?

J’ai toujours écrit de la poésie même si je montre mon travail depuis peu finalement. Le temps du mûrissement est nécessaire. Je crois autant en la fulgurance qu’en la lenteur en écriture, au jaillissement des mots qu’à la minutie du tissage. Le langage a tant d’importance que je le place au cœur de ma vie personnelle et professionnelle en tant qu’animatrice d’ateliers de lecture et d’écriture et en tant que formatrice en français langue étrangère pour des personnes en difficultés sociales, pour les intégrer au mieux dans le monde difficile dans lequel nous vivons.

Peux-tu nous dévoiler quels sont les thèmes qui guident tes choix d’écriture ?

Le rapport à l’écriture comme tentative de combat contre le vide (Mesure au vide), tout en lui laissant place, place au silence ; on est toujours entre plein et vide, on construit le vide aussi et les mots m’ont toujours sauvée, comblée ; mon rapport à la mémoire sans doute lié à mon enfance en Lorraine chez mes grands-parents paternels près de Verdun qui avaient un blockhaus dans leur jardin (mon recueil Blockhaus sort début 2020 chez mon éditeur Æncrages & Co) ; à la disparition liée au corps et aux paysages traversés (à part la Lorraine, il y a aussi la Normandie et ses Roches noires, sa vase où l’on s’enlise et d’où sont extraits les poèmes Nous contre présents ici, suite de Traces de nous devenus publiés par Jean-Michel Maulpoix dans Le Nouveau Recueil) ; mon rapport au renouveau aussi par la métamorphose : je travaille beaucoup actuellement sur cette poésie de la métamorphose du vivant sur une planète disparaissante. On voit souvent ma poésie empreinte de mélancolie mais il y a toujours une lumière même vacillante. Je crois au poète comme veilleur dans un monde en perte.

Et aussi quels auteurs ont eu et ont sans doute encore un rôle primordial dans ton désir d’écrire à ton tour ?

J’ai eu la chance très tôt de rencontrer le poète et universitaire Jean-Michel Maulpoix dont j’admire l’écriture et à qui je dois beaucoup, qui a tout de suite cru en mon écriture et a dirigé mon mémoire en Lettres modernes sur « Limite et illimité : l’expérience de la mort dans la poésie de Paul Éluard ». Comment dire en mots le vide, l’absence, la perte, la mort. C’est passionnant parce que tellement insensé, impossible. C’est Henri Michaux dans Nous deux encore, c’est Quelque chose noir de Jacques Roubaud mais c’est aussi Victor Hugo en pleines Contemplations et bien d’autres encore que j’oublie.
Dans les poètes que j’aime, parmi les grands encore vivants et que je prends plaisir à lire régulièrement il y a Philippe Jaccottet où ce qu’il dit du poète comme veilleur, notamment dans L’Ignorant et le poème « Le travail du poète », est une source d’inspiration sans fin. Plus tard, j’ai découvert comme autre grand poète Bernard Noël et son rapport au corps a été et est encore pour moi une vraie révélation. J’ai la chance d’entretenir une correspondance avec lui. C’est un être généreux et bienveillant. Après, dans ceux qui ne sont plus de ce monde et dont je suis très proche au niveau de la voix, il y a René Char, Paul Celan, Pierre Reverdy, Eugène Guillevic, Yves Bonnefoy, Thierry Metz, Henri Meschonnic, Alejandra Pizarnik, Sylvie Brès, Bernard Vargaftig, ou encore Marie-Claire Bancquart et Antoine Emaz qui nous ont malheureusement quittés récemment. Il y a aussi bien sûr des contemporains comme Ludovic Degroote, Erwann Rougé, Jean-Louis Giovannoni, Stéphanie Ferrat, Emilien Chesnot et pleins d’autres encore – je ne peux pas tous les citer – qui me sont proches dans leur voix et leur rapport au monde.

L’écriture : un dépassement de soi ?

Ce que je trouve fascinant dans l’écriture c’est qu’elle révèle bien avant notre état de conscience ce que l’on porte du passé, des fantômes du passé au sein de notre mémoire, ou même de nos propres cellules (je crois en une mémoire cellulaire), ou même parfois ce qui va advenir dans un futur proche et c’est assez troublant. A titre d’exemple, j’ai appris, après avoir terminé Blockhaus, avoir participé à un projet de livres pauvres sur « De l’Allemagne », et être en cours d’écriture d’un projet sur la falaise, que mon arrière-grand-père maître verrier avait été emprisonné en Allemagne dans une forteresse, celle d’Ehrenbreitstein, une sorte de grand blockhaus en haut d’une falaise. La guerre on n’en parlait pas en famille. Ce sont comme des retrouvailles par l’écriture. Pareil, mais dans un rapport au temps inverse, autour d’un drame familial récent, j’ai pu écrire en collaboration avec Armand Dupuy/ Aaron Clarke Habiter le silence et le père de mes enfants a retrouvé la parole dès le livre envoyé. C’est comme si l’écriture précédait la vie.

Et pour terminer, peux-tu nous éclairer sur ton autre « vie » artistique ?

Je suis aussi peintre : c’est venu plus tard. J’ai eu la chance très tôt de faire de merveilleuses rencontres. Mes parents n’étaient pas très fans d’art moderne ou contemporain, on visitait plutôt des musées plus classiques – très beaux d’ailleurs et qui ont fait ma culture – et j’ai découvert cet art plus récent par la mère d’une amie d’enfance qui travaillait chez Maeght. Ensuite adolescente, je trainais toujours au Centre Pompidou et dans des galeries. Et puis j’ai eu la chance de rencontrer d’immenses artistes comme Pierre Soulages dans sa maison à Sète et Zao Wou-Ki à Paris, et d’autres moins connus comme mon ami Christian Gardair qui m’a prise sous son aile bienveillante pour écrire autour de son travail depuis plus de vingt ans. La chance aussi de rencontrer d’immenses musiciens, compositeurs, danseurs, et chorégraphes comme Pierre Boulez et Maurice Béjart. Ce sont des rencontres capitales, fortes aussi bien au niveau artistique qu’humain. Je crois profondément aux rencontres, à la magie de la rencontre, comme le dit si bien Rohmer dans Ma nuit chez Maud (et je ne m’appelle peut-être pas Maud par hasard !) autour d’une réflexion pascalienne : « Nos trajectoires ordinaires ne se rencontrant pas, c’est dans l’extraordinaire que se situent nos points d’intersection. ». Je crois en l’émerveillement né du partage avec l’autre. Je pense que la transversalité, l’interdisciplinarité sont essentielles dans notre monde très identitaire où tout est cloisonné. Je crois aux flux humains de l’échange du sensible et de l’imaginaire. Je crois en une métamorphose inévitable mais possible vers un autre monde, et je préfère la mutation et le renouveau à l’apocalypse. Pour moi il s’agit de veiller, de résister en poète et de laisser des traces même à peine perceptibles, de « semer des traces », titre de ma prochaine exposition de dessins et de poèmes à la Galerie Olivier Nouvellet. Les corps que je trace à main nue, de manière primitive, portent mes empreintes de doigts et d’ongles, mon ADN finalement. Ils renvoient directement au corps, plus encore que mon écriture pourtant très liée au corps, ils font trace là où mes mots en tout cas ne suffisaient plus à répondre à un moment donné de ma vie.

©Maud Thiria / Clara Regy