Jérôme Vinçon

©Daniel Moulinet

© photo Daniel Moulinet, L’oiseau de nuit, installation architecture et poésie Jérôme Vinçon, Maud Thiria, Quetzal Bar, Nuit Blanche 2014

L’OISEAU DE NUIT

Lumière
je me suis éveillé, le corps en brume, joue froissée par les draps de la nuit, cheveux collés parmi les plumes et les strates de toi, ces strates de nuit le long des rues, des flaques sur les pavés, buter sur les défauts du sol, tomber presque, n’y eût-il tous ces murs autour, marcher le long des quais, du fleuve qui charrie des branches dans les tourbillons de ses creux, des branches comme des membres de corps disloqués dans la nuit, parmi les ombres noires des oiseaux de passage, et ce vertige sur le bord qui me prend là, encore je tombe n’y eût-il un muret, un parapet où me tenir, mes mains pendent dans le vide du pont, je m’accroche au ciment, aux jointures de la pierre, les ongles plein d’herbes folles et noirs de terre, je m’accroche à ce qu’il me reste de toi sur mes lèvres, sur mes mains qui ont encore en doigts la sensation de ton corps, chaud duvet de plumes dans la nuit glacée qui m’emporte, marcher dans les brumes du marais, sous un ciel de poix, lourd d’un hiver épais, sans savoir où aller, dans la lumière blafarde des réverbères cassés, marcher vite, voler presque, le long des lignes de fuite des ruelles recourbées, mains au fond des poches, crevées, vite, le cœur qui bat, les pieds qui frappent l’asphalte, voler presque, ralentir, les pas tremblant comme des feuilles, les yeux rampant sous les nuées, et sentant là, à travers les arbres, dans un bruissement d’étoffe et d’aile, une trouée dans ce ciel de traverse
Lumière
les yeux plissés par trop d’éclat, de la blancheur de son sillage aux teintes cuivrées de la lumière sur son visage, je le vois, sur son trapèze il vole, suspendu là, dans la fragilité de l’air qui vibre ici comme nulle part ailleurs, entre deux blocs, qui l’eût cru, il danse, il se balance, il meurt et naît à chaque phase de son mouvement de lune, parmi les étoiles des feux de la rampe, entre les rires des trompettes et les cymbales de peur d’un rythme effréné de voltige, entre le sol d’un noir de jais qui miroite comme une eau son image et la forêt de barres métalliques entremêlées où s’accroche solitaire son tissage, il pend et fend l’air, dans un horizon d’air et de feuilles, dans une moiteur d’humus où les stries des branches lui éraflent les mains comme des clous, oiseau de nuit, il danse, danse son ombre sur les murs de parpaings qui sortent comme des rangées de mains, danse son reflet dans l’eau sur les cercles infinis que son pied trace, oui danse autour de moi, et le vertige me prend qui tombe, n’y eût-il toutes ces mains, tous ces embranchements d’ailes qui me soutiennent et me caressent, me suspendent là aux poutrelles d’acier de mon désir, je suis là, rouge et bleu, dans le cercle infini des heures enfuies, là, suspendu, nu et tellement vivant que mes tempes battent à mon front une cadence insoutenable, au rythme des tambours et des troubadours psalmodiant leurs vers ondulant comme des flammes, tout bat en moi à tout rompre, l’orage a percé dans la brume et les vapeurs de ceux qui semblent là sans y être, je sens leur haleine chaude dans ma nuque quand ils me frôlent, leurs becs de feu dans la lumière en cercle qui me baigne, halo de nuit et d’or, et pourtant je suis seul avec mon trapèze, membre qui me prolonge ici et ailleurs, prolonge mon chant, oiseau de nuit, presque envolé, prendre élan dans les vibrations de l’air qui m’emportent, et les bruits du dehors qui surgissent, cris stridents, sirènes hurlant leur chant ancestral qui rend fou, prendre élan dans les rugissements des fauves et les craquements des mains ouvertes, roulement de tambours, mon cœur chavire dans la blancheur troublée du jour, léger trapèze de plumes et d’os, je sens ma queue jaillir dans un cri parmi les basses à tout rompre qui montent au gré de ma jouissance et les couleurs du ciel qui percent dans l’explosion des sens, jusqu’au silence d’une heure bleue, le corps en brume, les bras déployés dans un bruissement d’étoffe et d’aile, enfin, je vole et te rejoins ici où l’aile de l’oiseau a percé les limites du ciel entrouvert, je me suis éveillé
Lumière

© Maud Thiria

 

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