Le Nouveau Recueil

Revue de littérature et de critique, Le Nouveau Recueil est dirigé par le poète Jean-Michel Maulpoix.

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MARCHE EN DEMEURE

1.
Le vent n’a pas tout oublié :
Entends son ombre et sa cadence.
Le son des mots s’attarde encore aux branches.
– Es-tu de ceux qui par-delà les nuages
Cherchent la suite invisible des ans ?
Le temps n’est plus de ce que tu voudrais être.
Demeurent les branches et ton désir à moitié nu.

2.
Tu marches au son des pas
Que tu veux faire
Et qui te mènent
Là où tu n’iras pas.
Laisse tes empreintes
S’inscrire et te faire face.
Le signe de ta présence
N’est peut-être pas plus loin
Que cette terre battue
Par le vent de l’ailleurs.

3.
Laisse-toi guider
Par tout ce qui n’est toi :
Le vent dans les branches,
La terre remuée,
Le silence du ciel.
Tes mots sont à ce prix :
Emplis-toi du non-dit.

4.
Terre d’exil et de silence,
Les mots te frôlent
Sans te saisir.
Marche et vois
Que tout demeure en toi
Et que ta route est là
Immobile et infinie,
Si bien connue
Et si peu perceptible.

5.
Trace ta vie en ouverture :
Que le oui soit ta forme
Et le non ton élan ;
L’Autre sache accueillir
Ton silence comme demeure
Où apaiser son cri.

© Maud Thiria, Le Nouveau Recueil no 58, 2001

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D’AUTRE CHAIR

1.
Tant de terre jetée dans la solitude des corps
Que la page se morcelle en signes d’absence.

– Te souviens-tu, enfant, du lait qui coulait de nos bouches comme une parole
Ruisselante ?

Boire encore de ce lait avant de disparaître dans la nuit terreuse
Et brune.

2.
Mes mains n’ont pas tout oublié :

La peau du temps, rugueuse et rauque comme un cri, un tissu que l’on déchire,
La toile du silence que l’on tisse et creuse, où faire son nid de mots et d’épines,
Les veines bleutées du ventre tendu, offert, en attente de la vie qui s’amoncelle,
Les morceaux de tissus pâles de chairs absentes et disparues.

Mes mains en regard courbe du temps qui passe.

3.
L’eau coule en moi,
S’étire et se libère en force.
Doux devenir de la chair faite chair.
Sous ta main, la promesse de l’autre bat un pouls d’aube et de fleurs.

– Te souviens-tu de ces boules cotonneuses que les cerisiers portaient
Vers nos bouches offertes et nues ?

Mon ventre se gonfle, hanté de ta présence,
Mon antre, ta demeure, mon amour.

4.
Autre chair
De moi devenue autre
De moi devenue toi,
Ton sourire, ton cri,
Ta voix, tes mots.

– Sauras-tu m’appeler par tes mots de moi partant ?
Saurai-je te parler par mes mots vers toi renaissant ?

5.
Ma demeure est ton cri
S’élevant dans l’espace infini de mes nuits.

En résonance et en partance.

Ma demeure est ton cri
Faisant jaillir le lait de mes soifs les plus obscures.

– Boire encore de ce lait avant de disparaître dans la nuit terreuse
Et brune.

© Maud Thiria, Le Nouveau Recueil no 74, 2005

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TRACES DE NOUS DEVENUS

tant de trous de lumière
de traces au sol
de vase
on s’embourbe
en regardant là-bas
Le Havre
qu’on se prendrait à rêver
au loin le ciel trop blanc
et les arbres dénudés au bord
qui font comme des plumes
d’oiseaux malades
on se prendrait à rêver
ici les pieds enfoncés
si seulement
la mer venait nous emporter
au loin de nous-mêmes
nous épurer
et ne laisser que
nous encore à venir

~

tant de trous laissés au sol
la mer et ses traces de nous devenus
il n’y a plus de bord
où se tenir
que nos pas et leur vertige
plus de limite au regard
qui boit la tasse ici
à marée basse
où les sillons laissés
nous tiennent dans l’équilibre
du monde
perdus –
si seulement la mer –
on en tomberait
dans cette vase
où les pieds s’enfoncent
chaque instant un peu plus
jusqu’à n’être plus
que traces laissées

nous devenus silence
et la mer
retirée

~

tant d’empreintes de roches prises
dans la vase et les plis du ressac
la mer où nos pas nous mènent
presque sculptures marines
monstres sortis de la vague
difformes
sous nos yeux gluants
pris tout autant qu’elles par la lumière
là-bas au loin au ciel
le havre
tandis que nos pas titubent
ici s’enfonçant le temps
d’oublier
nous
parmi les figures difformes
que la vase a prises
figées là
comme pétrifiées sous nos regards
nous pris tout autant qu’elles
figures dans la roche noire
devenus

~

tant de nous pris fossilisés
on en rêverait
d’en sortir
d’y échapper
se volatiliser là où les plumes dépouillées
des arbres en bordure malade
on est pris à la taille
à présent regarder ailleurs
mais ici bien pris
figé le temps –
sera-t-on comme elles
ces sculptures de roches et de vase
engluées ici échouées
à marée basse entre deux eaux
sera-t-on comme elles
à rester ici à attendre
qu’elle remonte la mer à finir ainsi
que la nuit tombe
et l’oubli
de nous-mêmes –
si seulement la mer –
attendre le renouveau de la vase
ce qui sortira du tableau
de lumière et de boue
et de nous pris
tout autant dans l’instant ici

Maud Thiria, Fourneville, décembre 2016

© Maud Thiria, Le Nouveau Recueil, janvier 2017

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