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Terre à ciel, anthologie poétique animée par Florence Sain-Roch sur le thème Pourquoi ?, automne 2019

Capture d’écran (10)

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Maud THIRIA, Les pourquoi du silence.

j’ai au front cet enfant aux rides l’aile perdue
ses pourquoi au regard des choses oubliées
tout au bout de la langue cet enfant détenteur
de magie et d’envol pieds et mains tout au bord
agrippés au rugueux des temps où les questions
portaient réponses en elles l’enfant qui vit et sait
le monde du très bas parmi des herbes hautes
nommées folles ou mauvaises le pourquoi des insectes
au fourmillement secret la couleur de leurs ailes
les aigus de leurs chants épris de la beauté
où replier son corps chrysalide irisée
il est là tout en boule dans un trou de verdure
en bouche le jus rougi des groseilles empoignées
allongé sur l’écorce et le feu déterré
faisant nid dans l’ouvert les yeux pleins des nuages
dont il sait le secret des dessins migratoires

mais que s’est-il passé pour que l’enfant enjoué
devienne l’enfant en joue sidéré du blockhaus
érigé devant lui terrain vague des souvenirs
cet étranger perdu du jardin familier
ce Lorrain pourchassé au chemin dérouté
l’eau du Rhin coule en armes les larmes sur sa vareuse
traversée de mémoire où file encore la Meuse –
lui à portée de main de jets en projectiles
l’insecte en lui ne luit plus de mille couleurs
sans carapace épaisse ni ailes à déployer
lui animal blessé aux grottes de sa nuit
perçant l’air de ses cris à ses tympans troués
l’œil traversé d’éclairs en son ciel recouvert
il a questions au cœur et lueurs sans réponse
à ce qui lourdement s’est agrandi en lui
la tombe des pourquoi que seul le bruit emplit

pourquoi les disparus les frontières et les guerres
pourquoi les orties blanches et les fils barbelés
pourquoi le dur la faille le béton et la craie
pourquoi les camps les trains et les peaux déchirées –

le mystère est resté l’oiseau s’en est allé
retenant en son bec l’enfant emmailloté
dans les plis de ses ailes aux bleus reflets de jais
les pourquoi du silence que lui seul reconnaît

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Article sur Marie-Claire Bancquart dans les Cahiers d’essai de Florence de Saint-Roch pour Terre à ciel, automne 2019

Capture d’écran (8)

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Maud THIRIA, « Le poème comme « maison-monde » : la quête infinie d’un lieu ».

« Dans ma pièce à imaginer/[…] je vous invite »
À la première lecture de ces vers, on est tout de suite frappé par l’emploi de termes techniques, de structure, d’architecture, la poète insérant dans sa langue des mots d’une extrême précision pour pouvoir sans doute le plus retenir ce qui ne peut justement être tenu, mesuré : « l’horizon ». L’encorbellement, la balustrade mais aussi le charroi et le piège, seule une structure bien précise permettrait de retenir l’immensité – ici l’horizon – l’indicible – ici les secrets. Comment dans la mécanique même des mots la poète pourrait-elle dire la vie dans son immensité, tenir l’univers tout entier dans les riens qu’elle seule restitue, elle qui se définit comme « pigiste de la vie » ?
Courber la ligne, (Yves Bonnefoy évoquait « les planches courbes ») la faire ployer puis la franchir d’un bond (« d’un bond de l’œil » comme le disait Philippe Jaccottet), la poète apparaît comme un bâtisseur d’espace où le monde, où tout le monde, serait accueilli, dans le poème devenu « maison-monde » (Mémoire d’abolie, p.6). Double mouvement dans l’énigme du poème entre horizontalité et verticalité toutes deux porteuses de « secrets » (Verticale du secret, dont sont extraits ces vers, et « l’horizon, son charroi de secrets »), entre retenir et franchir. Mais n’est-ce pas l’expression même de la poésie de retenir dans ses mots en invitant à aller vers l’ailleurs ?

1. Piéger l’horizon : courber la ligne
« Ici le cercle musicien/des abîmés de l’existence. » (Figures de la Terre, p.37)
La poète mise à l’épreuve de la vie (dans son corps enfant tenu en corset comme un piège, dans une pièce close hors du monde) met ici le monde à l’épreuve. Et s’adressant à nous lecteurs en employant le « on », elle nous invite à la suivre, à mettre à l’épreuve l’impossible en ouvrant tous les possibles du monde : « mettre à l’épreuve/l’horizon ». Ce qui est sans doute le moins palpable, cette immensité inatteignable, cet illimité énigmatique. Ce vers quoi porte le regard et plus loin encore le dépassant, la ligne, le trait, le lointain infini. La poète a l’audace de défier l’infini comme elle se (nous) lance le défi de vivre plus haut, plus loin. Sur cette « terre énergumène » autant qu’elle qui la parcourt, elle a la ténacité de qui n’a rien à perdre. Alors, elle piège cet illimité que constitue l’horizon et non seulement lui mais « son charroi de secrets », en le retenant par des limites justement très précises, une délimitation du langage. C’est justement par les termes employés, techniques, architecturaux et même juridiques (la mise à l’épreuve) que la poète semble le mieux à même de faire une structure pour le maintenir. Élaborer non pas une « structure d’horizon » comme certains poètes (Michel Collot, Structure d’horizon) mais une structure pour l’horizon. Convoquer le lointain en l’englobant dans les lignes d’écriture, le poème comme réceptacle du monde, de l’immense, et nous le donner à voir. On reconnaît la générosité de Marie-Claire Bancquart ici, partout accueillante de l’autre, la poète nous englobant dans sa langue, qui englobe le monde. Les lignes tel un filet viennent dire ce que l’on tente de retenir comme ce qui échappe toujours. L’encorbellement est là dans la verticalité de la page comme dans le vide des murs, sur les parois de la vie vertigineuse. A l’horizontal en saillie du mur, il vient élargir, créer un espace en plus où l’on pourrait s’accouder, regarder l’ailleurs. « Comptoir inconfortable/notre corps/malgré tout/permet de s’accouder à l’enseigne du monde. » (Opportunité des oiseaux, p.58). Et c’est justement là, dans cet encorbellement, que Marie-Claire Bancquart veut piéger ce lointain, courber l’horizon pour l’avoir à portée de main, faire un cercle autour de lui en le rendant atteignable.

2. Sauter la balustrade : franchir la ligne
« je plongerai dans l’univers multiple » (Figures de la Terre, p.33)
Au premier mouvement de courber le monde à soi, répond celui de retourner au monde et de retourner le monde à soi, dans un élan vertical qui serait comme une renaissance : « je voudrais pouvoir/confondre cette chair avec la mienne/la faire entrer comme/en inversion/d’un accouchement//dans mon corps » (p.217).
Comment tenir tout entier corps et âme, comment faire tenir l’univers tout entier, le ciel et la terre (horizon et charroi), les riens – puisque la poète se veut le « feudataires des riens » – et l’immense, dans le poème, l’horizon et le vertical réunis ici à travers le saut de la balustrade ? Elle nous encourage à franchir la ligne, à bondir dans un élan de vie, là où justement le corps est empêché. Consciente du manque de verticalité de notre regard « mais on manque/du grand air vertical » (p.278), elle vient nous inviter ici à sauter vers un tout retrouvé, l’horizon encorbelé, et nous libérés. On semble loin du suicide évoqué dans plusieurs poèmes de Marie-Claire Bancquart. Ici, c’est plutôt un saut vers la lumière, dans un tout réconcilié, ce qu’on peut comprendre sans doute dans la suite du poème, par le terme d’« outre-espace ». Il y a une réciprocité qui nous pousse dans l’intervalle, « le grand soleil brillait/seul/[…] il ne connaissait pas non plus cette réciproque dans nos corps/ce coup de sang qui va vers lui, étincelle et l’embrasse. » (p.219)
Il y a bien cet incessant va-et-vient circulatoire dans la poésie de Marie-Claire Bancquart entre les riens et l’immensité pris dans un même élan, sans hiérarchie ; entre le monde et soi, sans limite, le monde que l’on sent en soi ; et ici entre l’horizontalité et la verticalité, l’empêchement et l’élan, cette « verticale vers l’énigme » (p.218).
Inversant nos repères, elle nous invite à sauter dans l’intervalle : « deviens/le magicien d’inverse » (p.309).

3. Accueillir en poésie : habiter l’intervalle
« Un mot devenu soleil et lieu » (p.313)
Le mot contiendrait tous les possibles du monde et du sens. Le « on » nous contient tous et le conditionnel renvoie à tous les possibles, dans un dépassement de soi et de l’instant. Il s’agit bien pour la poète de trouver la « Syntaxe difficile de ce monde » (Figures de la Terre, p.32).
L’architecte Philippe Madec disait dans Visible ardent d’invisibilité : « La poésie creuse cet écart entre le monde et le mot, où se trouve la place du sens, à partir duquel l’homme peut habiter. » Et c’est bien un lieu à habiter que Marie-Claire Bancquart nous offre, dans ses mots et leurs résonances.
Les mots techniques permettant la structure ont aussi par le pouvoir de la poésie une magie évocatrice. La poète nous invite à faire place à l’imaginaire et au rêve : « trace une cartographie du songe » (p.278). Il faut aller au-delà de la ligne, au-delà du mot premier, en courber le sens ou plutôt en accepter tous les possibles. Ils nous accrochent par leur technicité énigmatique : on n’en connaît pas tous le sens. Mais ce n’est pas snobisme de la part de la poète, c’est une volonté d’accueillir au sein de sa poésie tous les vocables possibles du monde, le technique et le merveilleux, le technique contenant même en soi le merveilleux.
Ainsi l’encorbellement renvoie aussi aux bras qui enserrent en corbeille, entourant en étreintes, faisant de la ligne d’horizon comme de la verticale du mur une enceinte où accueillir. La poésie prolonge le monde en l’accueillant. Piéger comme on encerclerait. Mais c’est un cercle ouvert ici. L’encorbellement nous fait aussi penser par sa sonorité au corbeau avec lequel il partage la même racine « corbel », le noir et ses cris et bien sûr son envol. Mais ici Marie-Claire Bancquart nous invite à une sorte d’envol inversé en sautant dans l’horizon. On pense forcément à la mort associée à cet animal que l’on retrouve ensuite avec le saut de la balustrade. « La mort habite/ma maison sans fenêtre. » (Opportunité des oiseaux, p.33). Mais ici c’est un saut dans l’ouvert, dans la lumière d’un horizon atteint. La poésie accueille le monde dans toute sa plénitude. « Comme je t’ai cherchée, la vie,/dans les êtres de sang et d’écorce/dans la grande bouche de l’éléphant,/dans la miette de chair du scolopendre ! » (Figures de la Terre, p.77). Le charroi prend aussi les mêmes teintes multiples renvoyant aussi bien à la vie qui circule, le « charroi du sang » (p.45) qu’au poids et à la lourdeur. C’est à la fois le transport et la circulation mais c’est aussi le fardeau et l’on entendrait presque les gémissements de la terre en pensant à Jean Giono : « la terre gémissait sourdement sous le poids d’un énorme charroi. ». On est pris ici entre la grâce de l’envol et la pesanteur, la lumière et la noirceur (l’outre-espace faisant sourdement écho à l’outrenoir de Pierre Soulages) en contrebas, esquissée en second plan. La poésie est ce lieu contenant tous les inverses possibles, dans l’entrouvrure, comme lieu de l’intervalle. Entre le silence des secrets et la musique de la langue. Et l’on connaît son importance chez Marie-Claire Bancquart, en poésie comme dans la vie. On entrerait ici véritablement hors limite dans une musique du secret, au creux des sons du silence : « le ventre sourd/attend la fugue/du corps dans l’horizon ». (p.242). Et le mot fugue prend tout son sens ici entre l’élan et la musique d’une vie.
Ici plus d’attente mais un saut vers le multiple énigmatique et lumineux, dans une complétude convoquée et atteignable – on s’attelle au conditionnel comme une porte d’entrée vers ce monde possible qu’est la poésie.

« Qui te pousse/dans l’entrouvrure des choses ?//Qui te concentre sur un nom ?//- La possibilité d’un monde/où le temps/à la fois nul et déchiré/serait juste/un intervalle de paroles dans l’espace. »

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Très belle page poésie sur le site de Terre à ciel avec des extraits de Nous contre et un entretien avec Clara Regy

Capture d’écran (1)

https://www.terreaciel.net/Maud-Thiria#.XSI17I9S_IU

Extraits de Nous contre

nos langues de terre et de grotte
nos soupirs dévoilés
par les trous de lumière
sur le chemin
en langue de terre
la mer
nous prend
entre deux eaux
– prends-moi –
contre le jour qui n’en finit pas de sa nuit

~

nous contre
corps à corps
dans la nuit éperdus
glissant contre sa peau
à en sentir le grain
sable caillou argile silence
battant son plein
des nuées d’ailes
aux fourmillements du monde
à en gouter le jus
des herbes qui tremblent au vent
et chantent encore
nos pas
lentement
s’effaçant

~

avant nos os
en tas blanchis
contre le temps
et le sable à nos pieds
les mains contre le vide
nous écrire
en creux des roches épuisées
– viens sur moi glisse là au creux –
nous deux à rester contre

~

rester tout contre toi
dans les plis de ta peau
des murmures de tes cils
au langage du monde
nous contre la blessure
d’une terre qui disparaît
nous contre elle qui la cherche
la retient la libère
nous contre elle sur sa peau
à parcourir encore
à lécher de nos pas
nous contre elle sur sa peau

©Maud Thiria

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Place de La Sorbonne, no 7, printemps 2017, poème extrait de Cela qui coule

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« Rien qu’en touchant le bois
de la table où tu travailles
à convoquer ce qu’il reste encore
de vie en toi
tu continues d’avancer
le long de ses creux noueux
de ses auréoles de tasses
accumulées là
au passage des temps
le café bu
le lait et le vin
et leurs couleurs s’entrecroisant
en rosaces de vitrail
qui te saisiraient d’un coup
là posé sur ta table
et tu pourrais presque en sentir
au travers
les grains du verre
autrefois sable
entre tes doigts d’enfant
coulant
puis brûlant en pâte
avant de prendre forme
et de briller. »

©Maud Thiria

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N47, no 30, automne 2016, série de poèmes intitulée En ton repli

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Recours au poème, no 68, décembre 2016, série de poèmes intitulée En un geste

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Thauma, no 14, Les mains, automne 2016, série intitulée Brindilles

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« Et tu traces des dessins de boue et d’air
dans la lumière du matin
avant même l’horizon posé
et la rosée traversée
tu touches la feuille de mots et d’encre
dans la craie tendre
pour que scintille
encore
ton enfance
perdue
ses taches de couleur
et son noir qui ruisselle
sur le blanc du papier
cru. »

©Maud Thiria

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A verse, no 12, automne 2016, série de poèmes intitulée Flaques

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Diérèse no 68, automne 2016, série de poèmes intitulée Ce que la peau laisse

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« Toutes ces peaux laissées
derrière toi
araignées blanches
en fils de soie
vibrant dans l’air
en courant
mues de lézards
aux coins des murs
sur le perron
derrière les pierres
aux encoignures
aux angles des pièces
au fond des greniers
toutes ces peaux
d’autrefois
de ce qui fut peau
recouvrant
chair vivante
et là
peaux sèches
au dedans
au dehors
derrière soi
laissées. »

©Maud Thiria
 

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Terre à ciel, rubrique Paysages, Dans l’embrasure de ta mémoire, avril 2016

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